Vu d'en face

polymorphe

jeudi 12 juillet

Témoin

Le client hypocrite et mauvais payeur a fini par me verser par virement express la poignée de milliers d'euros qui m'étaient dûs depuis une éternité. Des mois de tractations, des propositions de règlement à l'amiable, versement en petites mensualités, accord, et puis rien, et  puis  l'intervention de mon pote avocat-alcoolique, et puis l'entrée en action d'un bureau de recouvrement, et enfin, à mon grand embarras, d'une huissière à la voix aigrelette qui empochera au passage un pourcentage quelconque à la charge du client. Le business m'énerve. Parallèlement, j'ai travaillé d'arrache-pédale ces dernières semaines, en fait beaucoup trop. Du coup, hop,  me voilà presque riche, du moins sur mon barème à moi. Ca ne vas pas durer, je viens juste, Pérette sous Prozac , de m'acheter un nouvel laptop, d'inviter toute la bande au resto la semaine prochaine et d'envoyer nuchement du fric à une assoc. que je connais bien. Je partage avec mon mec ce besoin de me débarrasser sur le champ de l'argent gagné, peut-être une pied de nez rétrospectif aux carnets de dépense de  l'enfance et au régime patate nouille, aux fins de mois réputées difficile.

Bref, tout va pour le mieux mais il y a un truc qui me turlupine : j'ai un court métrage qui repasse en boucle dans la tête. C'était il y a trois ou quatre semaines. Je me rendais benoitement à la droguerie pour y acquérir mon champouin pour cheveux gras et sans éclat. [Comme je bosse à domicile, je me trouve toujours milles prétextes pour sortir, du style traverser tout le district pour acheter des tortellini dans l'épicerie du sicilien de petite taille]. Et donc, je déambule sur le trottoir droit de la Rue de la Vallée en ne pensant probablement à rien de particulier, je ne sais plus. Tout à coup, deux types [de type méridional, comme j'ai plus tard précisé à la police] me dépassent à toute allure, se jettent sur un un garçon d'une vingtaine d'années qui marche à quelques de mètres devant moi, l'un d'eux sort quelque chose, sans doute un coup de poing américain, je n'ai pas identifié l'objet mais j'ai retenu le geste, et ils se mettent à le frapper, des coups dans la gueule, des coups sourds. Le type s'effondre presque immédiatement,  il est à terre, ils continuent, avec les pieds cette fois, ils sautent sur lui, ils l'écrasent. Je n'ai pas d'autre mot pour décrire ca. Il l'écrasent. Le sang. L'horreur.

Je reste sur place, pétrifié, mais vraiment, comme une pierre. Même pas la présence d'esprit de sortir mon portable pour appeler de l'aide. Trop interloqué pour leur crier d'arrêter, ne parlons même pas d'intervenir. Je ne suis vraiment pas un héros. Les autres passants non plus, on doit être une dizaine dans la rue, personne ne bouge le petit doigt, personne ne crie, personne n'intervient. Rien.  Les deux types (je suis persuadé après coup qu'il n'étaient pas dans leur état normal) s'acharnent avec une brutalité effarante. Effarante. Puis disparaissent en courant. Le type reste là inerte, recroquevillé dans une flaque de sang, la gueule en bouillie. Laissé pour mort. Peut-être mort, peut-être pas, je n'ai pas cherché à savoir, je n'ai pas voulu savoir. Le tout aura duré une trentaine de secondes, une minute, deux minutes au plus. C'est banal, je sais, mais ca m'a semblé interminable. L'ambulance débarque en trombe,  le poste de police est à 200 mètres. Le quartier est de toute facon quadrillé en permanence et, depuis peu, truffé de caméras de surveillances, triste record national en matière de criminalité par habitant. A relativiser quand on sait que des dizaines de milliers de personnes viennent s'y débauchailler le week-end. Les petites scènes de violence font partie du quotidien, comme les girotapineuses et les touristes bourrés - des règlements de compte internes entre proxos qui ne concernent nullement les résidents lambda, des escarmouches de brutes idiote et ivres-morte, le folklore habituel.  On n'y prend même plus garde. Mais pas cette fois. Encore sonné,  je fais une déposition  aussi précise que possible à la police, j'appelle mon mec pour lui raconter ce que j'ai vu.  Je contourne les ambulanciers qui essaient sur place, visiblement sans succès, de réanimer le garçon, ou ce qu'il en reste. La flaque de sang. Et  puis j'entre dans la droguerie, où les langues vont bon train, j'achète mon champouin pour cheveux gras et sans éclat, je rentre chez moi, je bois un espresso sur le balcon et je remets au travail. Comme si de rien n'était.

J'y ai repensé un peu au cours des jours suivants, j'en ai parlé à mes amis, à presque tous mes amis. Mais sans plus. Et bizarrement, voilà que, depuis quelques jours, je revois sans arrêt la scène,  en cinémascope. Quasi spontanément. Comme un cauchemar éveillé. Le film s'enclenche tout seul, au milieu de tout, sans raison. Les images défilent, du début à la fin - je marche dans la rue, ils me dépassent en courant, l'un d'eux sort un truc,  ils se jettent sur lui et ils essaient de le tuer, ils "l'écrasent" . Et je ressens exactement le même mélange d'horreur et de stupéfaction, et cette impression étrange, on va dire,  d'être derrière une glace, d'assister à quelque chose qui n'est pas vrai, ou qui ne peut pas être vrai, qui est en dehors. C'est peut-être une réaction saine, normale après une expérience pareille. Peut-être. Mais ca serait pas plus mal si ca s'arrêtait. Ce qui me travaille, c'est que je n'arrive toujours pas à comprendre par quel mécanisme je n'ai pas réagi, comment je me suis retrouvé témoin, pour ne pas dire complice,  de ce qui n'était ni plus ni moins qu'une tentative de meurtre, en pleine rue, en plein jour, en plein coeur de mon quartier.

Posté par polymorphe à 22:55 - Commentaires [11] - Permalien [#]

Commentaires

  • Trop de décalages entre ton humanité et l'absence d'humanité de la situation. Ta réaction et celles des passants, c'est un déni, un refus d'une réalité inacceptable. Mais le déni, ça ne marche pas. Alors, les images reviennent. Ce que tu n'as pas pu faire lors de cet évènement veut se faire, encore aujourd'hui...
    Très beau le nouveau look. Mais difficile à lire. On a pas tous un nouveau laptop !

    Posté par Pierre-Yves, vendredi 13 juillet à 03:03
  • Mhmm, moi je suis pas sûr, pour le deni.

    Pourquoi pas de réaction ? Parce que 1. surprise, puis 2. conscience, et 3. peur.
    Surprise parce que même si le quartier fait que tu es coutumier de ce genre de choses, ça n'en reste pas moins surprenant à chaque fois que cela se produit ; 2. conscience parce que, à un moment, tu te rends compte de la violence de la chose ; 3. peur parce que, inconsciemment, il n'est pas question de partager la douleur physique de ce pauvre gars que tu plains, avec sincérité, de tout coeur.

    Et pourquoi ça revient sans cesse ? Le "j'aurais dû", ça reste plus longtemps à l'esprit que le "j'aurai pas dû". Tu culpabilises, ton cerveau te le rappelle, parce que par rapport à ta morale, ça ne fait pas sens. Il y a quelque chose de "non-fini" dans le fait d'avoir seulement assisté sans intervenir immédiatement maladroitement, plutôt qu'après efficacement.

    * Un jour, je me suis fait cassé la gueule par un type. J'étais avec deux amies qui ont poussé des cris d'orfraie, eh bien moralement, même si elles se sont senties connes d'avoir seulement crié, elles ont la "satisfaction", pour leur inconscient, d'avoir au moins crié. *

    Clairement, il ne te faut que du temps pour que la scène, en se rappelant sans cesse à ta mémoire, s'épuise.

    D'après moi, hein.

    Posté par Willywalt, vendredi 13 juillet à 11:06
  • «Le réel, c'est quand on se cogne.»

    Posté par babarella, samedi 14 juillet à 13:18
  • "une ville calme", oui oui !!!

    Posté par phil, lundi 16 juillet à 20:48
  • @Pierre-Yves & Willy : il y a des deux : déni sur le moment et culpabilité postérieure [arf]. Réaction presque saine en fait
    @Barbarella : l'une des seules lacaneries que je tolère (-;
    @Phil : vi, un peu too much ces derniers temps.

    Posté par poly, lundi 16 juillet à 23:30
  • Hello

    C est joli chez toi tout en rouge et noir dis moi
    Pour repondre a ta question: lassitude, etouffement, manque de sx, ennui, une impression d avoir 75 ans et non 32 ...
    De son cote marre d avoir quelqu un qui lui dit ses 4 verites tous les jours, besoin d espace.
    Reslutat une separation en bons amis.
    Tout va plutot bien

    Posté par jak, mercredi 18 juillet à 00:01
  • Je ne sais rien dutouche, bien sûr, mai je trouve ca quand même (gni) dommage. The main point is you're ok.

    Posté par poly, vendredi 20 juillet à 00:49
  • D'accord avec Pierre-Yves : le décalage, face à une barbarie pour laquelle tu n'es simplement pas programmé culturellement. Une paralysie. Ça devient irréel. Ça m'a touché cette histoire. J'espère que le jeune homme ne s'en est pas tiré trop mal (espérons), et aussi que toi, tu te remets — parce que si tu culpabilises, si ça te laisse mal à l'aise avec toi-même, alors ces connards, non seulement gâchent la vie, mais gagnent, sur tous les plans.
    Non, ça ne me touche pas, ça me met très en colère.
    Bouh, je n'aurais pas dû passer ici.

    Posté par Azure-Te, samedi 21 juillet à 04:59
  • Pas de nouvelles : bonne nouvelles. Mais ça serait bien, juste une petite note pour dire : allo allo. (À la rigueur un clip Youtube pourrait même faire l'affaire.)

    Posté par Pierre-Yves, lundi 23 juillet à 06:47
  • @Azure : ca s'estompe lentement, mais il restera sans doute quelque chose. J'ai mémorisé le N° de la police dans mon portable. A tout hasard.
    @Pierre-Yves : illico (-;

    Posté par poly, mardi 24 juillet à 02:50
  • Les images qui reviennent, je crois que c'est l'effort que fait le subconscient pour intégrer ce qui a été vu, enregistré. C'est la lutte en soi entre le réel et ce que le subconscient essaie d'associer à des valeurs préalablement enregistrées.

    Il m'est arrivé de devoir sauter dans une piscine (je ne sais pas nager) pour en retirer les corps de deux fillettes de dix ans qui s'étaient noyées ; la mère d'une d'entre elles venaient de le découvrir.

    Je ne pouvais pas faire plus que ce que j'ai fait : essayer la réanimation, appeler les secours, faire ma déposition aux policiers, aller témoigner plus tard à l'enquête, etc. Mais durant des mois, je revoyais constamment les images de ces petites filles inertes sur lequelles j'avais essayé de pratiquer la respiration artificielle... J'en ai conclu que mon subconscient n'arrivait pas à intégrer cette réalité. Normalement, on joue dans une piscine et des filletes, ça doit jouer et non être inertes dans le fond de la piscine...

    Posté par Alcib, mercredi 29 août à 04:04

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