Me zo skuizh
Je crois que c'est foutu. Je crois qu'elle ne reviendra jamais à la maison et je l'ai dit à mon père. Je veux qu'il s'y prépare enfin. Je veux qu'il fasse son deuil d'une guérison ou même d'une stabilisation complètement illusoires.Qu'il fasse son deuil tout court puisque, quelque part, elle est morte. Sa naïveté me fatigue et m'attriste. Sa naïveté me fait chier. Il n'a sans doute pas remarqué à quel point son état s'était détérioré depuis trois ou quatre ans, trop proche d'elle, au quotidien. Il n'a pas écouté.Il s'en est remis au docteurs aux trois p - psys, pilules, piqûres. Very french, la croyance aveugle en la science. Maintenant il a peur, elle ne parle plus, elle est à bout, physiquement, aussi ; et la fameuse clinique en RP, ah, la fameuse clinique, refuse de la prendre en charge. Restent les asiles pourris, les cliniques décrépites, les trucs pôs trop chers qui sentent la pisse et le désespoir. C'était pas une fatalité mais il est trop tard désormais. Je n'irai pas parce que moi aussi, merde, j'ai ma vie. Parce que ce truc m'a bouffé mon enfance et mon adolescence. Parce que si je me suis cassé, il y a 18 ans, c'est justement pour tirer un trait et pour ne plus avoir à être là. J'ai jamais su tirer un trait, juste mis des parenthèses aléatoires. J'ai ma vie et mes merdes à moi et pourtant, je reste dans la logique des rôles inversés. "Tu manges bien, papa ?". Ridicule, un peu. "Me zo skuizh", comme elle-disait dans sa langue maternelle. Je suis fatigué.