Rendez-vous au/chez le fisc, mon trésor. Funestes
Rendez-vous au/chez le fisc, mon trésor. Funestes histoires de TVA intracommunautaire, déductions automatiques, ristournes indues et gna gna gna. Médiocre gestionnaire, sans doute, j'assume. Ascenseur, 3e étage, bureau 324. Qu'est-ce qu'il est laid, terne, triste, le fonctionnaire zélé qui me persécute depuis quelques mois. Je m'attendais à affronter un lion, et je me retrouve face à un vieux matou édenté, pelé, indubitablement castré. Une scribouille lunatique, pov créature barbichue coincée jusqu'à la retraite dans ce bureau minable avec ses cactus ridicules sur le banc de la fenêtre, sa machine à café qui fait schlurp, ses collègues tout aussi repoussantEs que lui-même, la photo de son laideron de femme sur le bureau, la radio qui diffuse des oldies en bruit de fond, No milk today, et des piles de formulaires abscons à déchiffrer. Ma déclaration d'impôts de 19 pages est incomplète. Il me pose des questions. "Etes-vous détenteur d'actions d'une société sise en République Dominicaine" Ben non. Je dispose en revanche d'un compte d'épargne non-imposable affichant la somme rondelette de 2,26 €. Boulot de con. A choisir la sécurité de l'emploi, on creuse parfois sa propre tombe. De mon côté itou, boulot de con, je m'emmerde royalement, confiné moi aussi dans mon simulacre de home office, 9 m2 enfumés, je roule-fume clope sur clope, trop de halfzware shag, trop d'espresso Lavazza, en journée, les chats sont ma seule compagnie, pas très loquaces mais c'est mieux que rien. J'avancerais qu'à la longue, le télétravail est déstructurant, désocialisant, rend morose, mollasse et mutique. Particulièrement quand on se coltine des trucs stupides. En ce moment, présentation marketing d'un fabricant de prêt-à-porter qui fournit beaucoup de boîtes de VPC européennes. Le volet le plus hilarant d'une présentation marketing, c'est généralement le chapitre "Philosophie de l'entreprise". Des graphiques à la con, des courbes qui convergent miraculeusement (innovation, efficacité, etc.), et pour le contenu, toujours les mêmes inepties, lieux communs à couper-coller à volonté : "Client au cœur de nos préoccupations", "logistique optimisée", "Respect de l'environnement", "Ethique", "Développement durable"... Une recherche sur Google m'apprend que le fabricant qui fait cette touchante profession de foi est dans le collimateur des ONG, a créé plusieurs boîtes de sous-traitance pseudo-indépendantes en Asie du Sud-Est, des sweatshops, des gosses de 12 ans y bossent pour quelques dizaines de €-centimes / jour, cadences infernales, exposées aux nuisances sonores et aux émanations toxiques de toute sorte. Dernière fois que je bosse pour eux, il me reste quand même quelques principes.
Je n'avais pas de nouvelles depuis trois ou quatre jours. Personne à la maison. Je commençais à m'inquiéter. Je sais trop bien que l'absence de ma mère le déstabilise, qu'il risque de partir en vrille, une fois de plus. Je me suis souvenu que Nico avait mémorisé son N° de mobile et je l'ai appelé, hier. Il décroche au bout du 3e appel, n'a sans doute pas trouvé le bouton avec ses gros doigts. Il est pataud, mon père. Ca va, dit-il. Ca va. - Et maman, ça va ? " Toujours pareil." -"Tu es sûr que ça va?." "Oui oui, je te laisse". Il raccroche. Je voudrais qu'il me dise que ça ne va pas. Je voudrais qu'il me parle de lui. Qu'on discute de trucs cons, tout simplement, de choses et d'autres, comme il le fait avec mes frères. Mais il y a cette foutue distance qui nous sépare, à tous les niveaux, qui tue toute connivence dans l'œuf. Il n'a rien à dire à son drôle de fils pédé. Si j'avais suivi la voie qui m'était tracée, je serais devenu prof de quelque chose ou fonctionnaire dans la région, j'aurais construit, une femme, des enfants, je suivrais le foot, je lirais les feuilles de choux locales. Les sujets de conversation ne manqueraient pas. La laine de verre, par exemple. Les assurances. Les tarifs nocturnes d'EDF. Les enfants, le métier. Le derby régional. Le prix de l'essence. Les gens qu'on connaît. Mais, géographiquement excentré, professionnellement et sexuellement excentrique, nos conversations tombent à plat, plouf, atomes désespérément non-crochus. Pas de maison, pas d'isolation, pas d'enfants, même pas de permis de conduire, une activité professionnelle polymorphe et inconstante. Parler de quoi. Sa vie ne m'intéresse pas vraiment, il ne comprend pas vraiment la mienne. Je sais qu'il m'aime bien, il prend régulièrement de mes nouvelles, on parvient même, parfois, à tenir plus de 5 minutes au téléphone. Reste l'impression attristante d'être - et d'avoir toujours été l'œuf de coucou dans cette famille, celui qui, décidément, ne fait rien comme les autres. Il faudra qu'on se parle, bientôt, vite, mon intuition et les évènements de ces derniers mois me disent que le temps nous est compté. Et malheureusement, mon intuition me trompe rarement.
Samedi
S. me donne rendez-vous devant un magasin de fringues branchouille dans le centre. La ville au ralenti, 30 cm de neige, un froid glacial, mars, tu parles. Je vais avoir deux fois 18 ans et demi lundi et S. tient absolument à m'offrir un pull. C'est du moins le prétexte avancé. A peine entrés dans le magasin, une grande frangine vêtue d'un costume déstructuré en lin anthracite m'agresse. S'agite, pérore, virevolte, m'apporte un verre de champagne et toute sorte de pulls bizarres très déstructurés, la déstructure est le genre de la maison. J'essaie deux ou trois machins en angora des Andes, en lin et soie, en machin, aucun ne me va. J'ai l'air d'un con avec ses pulls. Lui s'extasie à chaque fois, tout à fait votre style. Qu'il me lâche la grappe, cet hypocrite, qu'il me foute la paix. Je finis par trouver mon bonheur. S. s'éclipse puis réapparaît, l'œil conspiratif, avec une veste droite, noire, à rayures grises. Elle l'avait repérée il y a des semaines, s'était dit qu'elle était faite pour moi, l'avait réservée. S. est une joyeuse quinqua, ex-hippie, cheffe d'entreprise. S. a du fric, beaucoup de fric, l'argent ne compte pas. Je l'essaie - elle me va comme un gant une veste, comme sur-mesure. Pas d'étiquette, c'est pas le genre de la maison. Je m'enquiers très discrètement du prix. Près de 700 euros. Parce que travail artisanal, made in Europe, parce que la qualité, parce que "elle tiendra 25 ans", parce que moult détails qui m'échappent un peu mais qui apparemment justifient cette somme rondouillarde, la doublure en machin, les poches zippables, la texture blablabla. Impossible de refuser, trop tard, même Nico était au courant, un vrai guet-apens. On passe à la caisse, une veste, un pull, 1 000 eurokopeks. J'en blêmis, réflexe quasi génétique, rroooh, c'est pôs raisonnable, réminiscences tenace de pauvreté, mon enfance intermittente chez mes grands-parents. Les histoires rabâchées, le mélodramatique mythe familial "à Noël on n'avait qu'une orange", les grand-pères moussaillons, Terre-Neuvas à 12 ans. Les mythes familiaux sont tout aussi et dangereux que les mythes nationaux. S. a raison, le fric n'a aucune importance.
Dimanche.
Ma deuxième, ma vraie famille débarque, ça me fait chaud au cœur, j'ai fait deux quiches apatrides, on boit du vin catalan, de la bière bavaroise et du pseudo-champagne caucasien à minuit pile, Nico est d'humeur pontique, s'enivre, danse, enfile des tsiftedeli, Arvanitaki, Kazantzidis, aman yavroum, aman gouzoum, quotas obligent, je mets mon mix d'ar Vro, A re Yaouank, et puis même les sœurs Goadec, E Garnison, elles sont trop, les sœur Goadec. Georges me dit, me répète, me martèle qu'il faut absolument que je lâche les tafs stupides, que je recommence à bosser pour les films, il a raison mais chuis têtu. Isa a appris via mon mec que j'ai un blog, Isa est intriguée, me crible de questions, veut savoir ce que j'écris dedans. Hors de question que je lui file l'adresse, si jamais elle le trouve je supprime tout, chuis pudique moi. On m'offre un gros bouquin de photos sur le tatouage et le sang, un CD de la trop trop belle Nilüfer Akbal, un demi-poulet en plastique et un percolateur Bialetti 12 tasses. J'ai des zamis formidables, un mec stupéfiant, je me rends compte que j'ai quasiment tout pour être heureux, qu'il faut d'urgence que je négocie un virage dans la bonne direction. De toute urgence.